La tentation atlantiste ou l’autre façon
de dissoudre l’Europe politique
Le 08 juin 1966, à la conférence de Bruxelles, le général Charles De GAULLE officialisait le retrait de la France des structures dirigeantes de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN). « Il s’agit, déclarait-il, de rétablir une situation normale de souveraineté (…) il ne s’agit pas d’une rupture mais d’une nécessaire adaptation. » Rien, à ses yeux, ne justifiait qu’un traité resta immuable quand les conditions qui ont conduit à sa conclusion se soient modifiées. L’évolution du contexte géopolitique mondial depuis sa signature à Washington le 4 avril 1949 imposait une autre lecture des rapports de forces internationaux. L’omnipotence du protecteur américain, sa stratégie, son action, étaient au cœur de ce retournement stratégique. Lors d’une conférence de presse, tenue à Paris le 21 février de la même année, le général faisait valoir son point de vue. « …les mesures d’applications qui ont été prises (…) ne répondent plus à ce qu’elle (la France ndlr) juge satisfaisant, pour ce qui la concerne, dans les conditions nouvelles. »
En revisitant cette alliance, le chef d’Etat français de l’époque voulait, au-delà de l’affranchissement de la tutelle américaine, confirmer la France dans son statut de puissance mondiale et de membre à part entière du Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations Unies (ONU). En dépit des quelques résistances qu’elle a pu susciter à son origine, cette ligne directrice de la politique étrangère française, fut vite tenue pour acquise par la presque totalité de la classe politique. « Allié et non soumis » était, jusque là, le poinçon du discours dominant. Quand les Britanniques se fourvoyaient en soutenant, inconditionnellement, les desseins guerriers du grand frère américain, la France, se flattait d’une indépendance souvent authentifiée par les faits. L’épisode, le plus récent et le plus notable, de cette politique aura été le discours de Dominique de Villepin, en tant que ministre des affaires étrangères à l’Assemblée générale de l’ONU, dans lequel il entendait témoigner de l’opposition de la France à la deuxième guerre d’Irak. Le chaos auquel on assiste, aujourd’hui, ne peut que plaider en faveur de cette distance juste et du refus de s’aligner sur les intérêts stratégiques américains en prônant un processus ancré dans la légalité internationale.
Pourtant, le bellicisme comme l’obstination à entretenir le chaos, sans oublier les mensonges de la Maison Blanche, n’auront pas raison des « certitudes » de Nicolas Srakozy. Quelques décennies après De GAULLE et une poignée d’années après la position chiraquienne, la France, sous l’impulsion de Nicolas Sarkozy, change de cap, rompt avec ce qui, il n’y a pas si longtemps, semblait faire consensus dans l’héritage gaulliste. Le 26 mars 2008, le président français annonce au Palais de Westminster devant le parlement britannique – appréciez la symbolique – l’intention de la France de réintégrer les structures dirigeantes de l’OTAN et l’envoi d’un contingent supplémentaire de l’armée française en Afghanistan. Nicolas Sarkozy se défaisait, ainsi, de près de soixante ans « d’indépendance » vis-à-vis de la politique étrangère de l’Oncle Sam. Le lieu, l’opportunité et le contexte, dans lequel il choisit d’inaugurer ce « new deal » révèle, s’il en était encore besoin, les parentés idéologiques du néo-conservatisme français avec son aîné outre Atlantique et son cadet outre Manche.
Or, de surprise y en a-t-il eu vraiment ? Il serait, pour le moins, naïf de feindre l’étonnement quand les réalités du discours n’ont d’autres ambitions que de vous faire échouer sur les rives nord de l’Atlantique. La polémique, ayant succédée à cette annonce, et le mépris, dans lequel on tint le parlement français, ne sont pas de banales fautes de goût politique. Elles sont, l’expression assumée, d’une nouvelle coalition. Une manière indirecte d’habiter l’univers atlantiste, de se conformer à ses usages. Ceux qui, essentiellement à droite, s’obstinaient à croire à la force du legs gaulliste face à l’attrait transatlantique en ont eu, disons le simplement, pour leur compte.
Car, quand bien même l’on s’accorderait à attribuer la victoire de la droite à une certaine idée de la souveraineté nationale, à l’aspect bon teint d’un nationalisme que l’on prétendit combattre, à la reconquête du pouvoir par le politique,… dans les propos du prétendant à la fonction suprême hier, et du locataire de l’Elysée aujourd’hui, résonnaient et résonnent encore les accents d’une droite idéologiquement phagocytée par le néo-conservatisme américain. L’empressement à soutenir un Georges W Bush sur le déclin scelle cette appartenance à un corps de pensée unique. Accorder son appui à la politique d’un homme frappé d’un double discrédit, à la fois interne et externe, participe plus de la connivence idéologique que de l’intelligence stratégique, à supposer qu’il y en ait une. Ici est, donc, l’une des contradictions majeures de la politique de Nicoals Sarkozy.
Encore fraîchement élu, le président français, livrera la cartographie d’un monde traversé par une ligne de fracture nette entre un occident « éclairé » et un orient « ténébreux ». Dans une allocution prononcée au Palais de l’Elysée à l’occasion de la conférence des Ambassadeurs, le 27 août 2007, il commentait les obstacles auxquels nous serions confrontés, les défis à dépasser. Dans les premières loges nous retrouvons celui-ci. « (…) comment prévenir une confrontation entre l’Islam et l’Occident (…) La menace d’une confrontation, entre l’Islam et l’Occident. Nous aurions tort d’en sous-estimer la possibilité : l’affaire des caricatures en a été un signe avant-coureur. »
Les mots sont lâchés. Leur caractère tronqué, leur simplisme, profilent, paradoxalement, la cohérence de la démarche présidentielle. Participer à une guerre (Afghanistan) que tous les observateurs sérieux jugent perdue prend tout son sens. Observez les deux majuscules qui caractérisent Occident et Islam. Ils sont une ligne de démarcation voulue. Le magma confus dans lequel le monde est appelé à se fondre.
En adoptant la logique de blocs en confrontation permanente, la France réduit, volontairement, ses marges de manœuvres. Elle cautionne, politiquement, un projet global. Celui d’un pôle de puissance unique. Elle consolide le lien filial entre le néo-conservatisme US et son versant libéral européen. Une stratégie de l’alignement, doublement, perverse dans laquelle la France est appelée à devenir un satellite à l’image du voisin britannique pendant que l’Europe se condamnerait à n’être rien moins qu’une province américaine. Dans un monde où les centres de puissances glissent vers l’Asie, l’espace européen perd toute sa signification stratégique. En effet, l’Europe politique ne se légitime, historiquement, que si elle casse l’unilatéralisme présent et pèse sur le multilatéralisme futur. C’est-à-dire en se construisant comme un pôle de puissance affranchi de la tutelle atlantique actuelle. En cela, la politique de Nicolas Sarkozy est, deux fois, coupable car « (…) la France n’existe à l’échelle mondiale, ne peut justifier son siège au conseil de sécurité de l’ONU et sa possession de l’arme nucléaire, que lorsqu’elle représente un acteur autonome. Le monde n’a rien à faire de la France de Sarkozy. » (1)
La France était, jusqu’alors, une alternative possible à l’unilatéralisme américain. Tout en demeurant une puissance moyenne, comparativement aux Etats-Unis, elle représentait une certaine idée du monde, une échappatoire idéologique promise à d’autres alliances – européennes ou non – soucieuses de peser sur la marche du monde. Quand le 2 avril, au sommet de l’OTAN de Bucarest, le président américain Georges W Bush se disait « très heureux » du soutien apporté par la France à son engagement en Afghanistan et que le lendemain Nicolas Sarkozy, lui répondait tel un écho : « Je voudrais remercier le président Bush pour ce qu’il a dit. Nous avons besoins de l’OTAN et d’une défense européenne. Nous avons besoin des Etats-Unis et les Etats-Unis ont besoin d’alliés forts. Cela ouvre la porte pour la France à une rénovation forte de ses relations avec l’OTAN. » L’un comme l’autre ne méconnaissaient, aucunement, les contresens contenus dans pareilles assertions. Les deux contresignaient, implicitement, le renoncement à l’antienne européiste la plus itérative : « L’Europe-puissance ». Est-elle morte pour autant? Difficile à dire. Ce qui, en revanche, demeure acquis est sa fragilité, pire, sa faiblesse. Un exemple parmi d’autres pour illustrer l’impuissance actuelle et les impotences à venir : le conflit israélo-palestinien. Tout en étant le plus grand donateur de l’autorité palestinienne, l’Europe, considère impuissante l’intransigeance d’Israël et de son protecteur américain.
L’imposture n’en est que plus évidente quand on s’attarde sur les termes de ce retour vers l’OTAN. Autrement dit, dans le giron des Etats-Unis. Le terrorisme, Al Qaïda, la criminalité, … auraient, laisse-t-on entendre, supplanté le péril soviétique d’antan. Ces arguments, aussi crédibles que ceux qui ont régenté l’occupation de l’Irak, ne manquent, cependant, pas de quelques porte-voix empressés. L’absurdité de la comparaison n’entame, vraisemblablement, pas leur aplomb.
La fin de la deuxième guerre mondiale avait, rappelons-le, accouché d’un monde bipolaire où deux camps se disputaient les zones d’influence. Ce que l’on désigne communément sous le vocable de « guerre froide » participait d’une logique de blocs stratégiques en concurrence. Des corps d’Etats identifiés et identifiables. Le mur de Berlin cristallisa, jusqu’à, sa chute cette tension tantôt sourde tantôt meurtrière. Le printemps de Prague, la guerre du Vietnam, l’agression américaine dans le Laos dans les années soixante, le plan condor en Amérique latine, l’élimination d’Allende, l’intervention soviétique en Afghanistan, etc.
Oser la substitution « guerre froide », « guerre contre le terrorisme » est une ineptie politique. Et pourtant ! Après nous avoir prophétisé la « Fin de l’Histoire » – formule pompeuse pour désigner le triomphe du capitalisme et la célébration d’un monde unipolaire dominé par les Etats-Unis – les mêmes esprits doctes nous convient à la grande coalition contre le terrorisme. Selon des grilles de lecture, déjà entamées, le traumatisme du 11 septembre 2001, fut vite récupéré pour servir les desseins inavoués de la politique impériale américaine. Faut-il rappeler la destitution de Saddam Hussein et l’occupation de l’Irak ? La liberté et la démocratie sont les parangons d’une doctrine qui trouve une nouvelle justification morale dans la chute des tours jumelles. Or, l’« axe du mal » de Georges W Bush et ses « Etats voyous » n’exprime aucune originalité. Il est dans la droite ligne des concepts de ses prédécesseurs. « L’impitoyable conspiration monolithique » de John F. Kennedy et « l’empire du mal » de Ronald Reagan. Voilà qui nous confronte à une interrogation essentielle : quelle justification donner à des coalitions armées étatiques face à un danger, réel, mais au demeurant diffus ? Le terrorisme n’est pas un belligérant que l’on écrase sous le feu des armes. Il est un ennemi dont on prévient la nuisance.
L’évidence du constat nous pousse à dépasser l’explication militariste pour nous intéresser aux autres facettes de la problématique. « L’OTAN a traduit un fait de civilisation et se veut une étape sur la voie d’une structuration politique et économique du monde atlantique : telle est sa signification historique. » (2) Des mots comme « héritage commun », « civilisation », « monde atlantique », « Communauté » constituent le réservoir lexical timoré d’un projet qui, de nos jours, se déploie en tentant de créer une communauté occidentale soudée en la situant dans une aire géographique plus homogène. Il s’agit, pour les tenants de l’occidentalisme, d’achever une entreprise en construction depuis le XVIème siècle. Créer un « contre-centre » mondial : substituer à l’espace méditerranéen l’espace atlantique. La logique de bloc serait, ainsi, plus respectée. En effet, la méditerranée s’accommode mal des simplifications idéologiques des tenants du choc des civilisations. Le millénarisme des peuples qui compose le bassin méditerranéen force la nuance, introduit une complexité non sans conséquence sur la validité de la dichotomie Occident/Islam.
Et la construction Euro-méditerranéenne risque-t-on d’objecter. Elle n’obéit pas aux mêmes impératifs. Elle se conçoit sous le seul angle des échanges économiques et des coopérations entre Etats. Elle ne participe – et ses promoteurs ne s’en cachent pas – d’aucune logique de blocs. Suivez le guide Nicolas Sarkozy et vous y verrez plus clair. A Dakar, il pointait du doigt son assistance en accusant. « Le problème de l’homme africain c’est qu’il n’est pas assez entré dans l’histoire ». En Tunisie, devant un parterre d’entrepreneurs franco-tunisiens, il lance « vous avez la main d’œuvre peu qualifiée nous avons la formation et l’intelligence. » A Londres, il encense. « A ceux qui veulent opposer les cultures et les traditions du monde germanique, latin et anglo-saxon, je veux dire que nous partageons l’essentiel : le même humanisme, la même idée de l’Homme et que nous appelons la civilisation occidentale, ce que nous appelons le progrès, la démocratie, la liberté sont par-delà toutes les vicissitudes de l’Histoire, le fruit de siècle de dialogue ininterrompu entre nos philosophes, les vôtres et les nôtres, entre nos responsables politiques et entre nos deux peuples. » (3)
La modularité de la parole du président français en fonction de l’espace ne doit rien au hasard. Elle certifie des rapports de dominance. Ce ton paternaliste, accusateur ou laudateur selon les circonstances consacre la supériorité du référent socioculturel européen. Il atténue la frontière entre le rapprochement politico-militaire et l’adhésion au dogme intellectuel. Et c’est bien à la genèse d’un dogme que nous assistons : l’occidentalisme. Ce dernier, est la forme, politiquement, accomplie du choc des civilisations. Comprendre par là un monde sous tension permanente. Procureur zélé et consentant de cet occidentalisme, Nicolas Sarkozy, n’ignore rien des significations profondes d’une réintégration de l’OTAN dans le contexte actuel. « Je vais vous dire une chose : vous les Britanniques, vous êtes devenus pour nous un modèle, une référence. » (4) Eriger les Britanniques en exemple pour
la France a une portée symbolique forte. L’économie n’en est que le vernis avouable. Il est, en réalité, question de la perception politique des rapports internationaux. Une flatterie indirecte, quoiqu’à peine voilée, des Etats-Unis. « Je crois à la nécessité de l’OTAN (…) Je crois à l’amitié historique avec les Etats-Unis d’Amérique et personne ne me fera renoncer à cette conviction. » (5)
L’enthousiasme de cet homme qui accéda à la plus haute marche de la république en magnifiant la France n’en est que plus curieux. Par delà, l’erreur stratégique, il y a, pour peu que l’on s’attelle à dépasser l’immédiateté des faits, la foi en une immanence civilisationnelle occidentale. Voici, qui guide une démarche étrangère au pragmatisme politique et aux rêves de grandeur d’un pays appelé à se dissoudre dans l’unilatéralisme états-unien.
Dans, « De la guerre comme politique étrangère des Etats-Unis », Noam Chomsky convoque la formule « nouvelle grande stratégie impériale ». Nous l’incorporons à la démonstration (tout en rappelant les réalités consignées dans cet ouvrage) parce qu’elle explicite la nature effective d’un tel engagement. Parue dans, Foreign Affairs, la revue de référence de l’establishment, édité par le conseil des affaires étrangères, elle annonçait, implicitement, l’invasion de l’Irak en septembre 2002. Mieux, elle présageait la National Security Strategy (SSN) de l’administration Bush. Les Etats-Unis y défendent leur intention de dominer le monde et de détruire toute puissance susceptible de les défier. La légitimité internationale y est jugée trop contraignante pour s’y conformer. Les Nations unies, pour reprendre le modéré Colin Powell, n’auraient d’autre « utilité » que celle d’entériner les décisions de Washington. Auquel cas, ils se mueraient en club de discussion. Limpide !
Il serait, néanmoins, faux de croire à une spécificité de l’administration Bush. La guerre fait partie intégrante de la politique étrangère des Etats-Unis. L’auteur inventorie quelques annonces sans ambages. Madeleine Albright affirmait dans la même revue l'approbation, différenciée mais constante, de cette doctrine par tous les présidents américains. Elle eut à le certifier, au nom de l’administration Clinton, au Conseil de sécurité de l’ONU. Les Etats-Unis, insistait-elle, se donne le droit d’agir « multilatéralement si possible, mais unilatéralement si nécessaire. » Plus tard, en sa qualité de ministre des affaires étrangères, elle sera la défenderesse du droit de « recourir unilatéralement à la force militaire » pour protéger les intérêts vitaux de son pays. Ce qui, de son point de vue, inclut de « garantir l’accès illimité aux marchés clés, aux ressources énergétiques et stratégiques ». Un recours qui ne se sent pas l’obligation d’invoquer des prétextes du type de ceux inventés par le couple Bush-Blair pour envahir l’Irak.
Manifestement, la coopération au sens américain se nomme accommodement, pour ne pas dire allégeance. Comment, dans ce contexte, la France pourrait-elle exister comme force de proposition recevable ?
Lier la sécurité européenne à l’OTAN la transforme de fait en instrument dans la réalisation du « nouvel ordre mondial ».
La France comme l’Europe y perdent assurément. La première deviendrait un supplétif parmi d’autres des Etats-Unis sur le Vieux continent tandis que la seconde disparaîtrait dans ce que De GAULLE dénommait, déjà, un « protectorat américain » sur l’Europe « sous le couvert de l’OTAN ». (6)
Raouf BOUTBIBA
(1) Emmanuel Todd dans un entretien accordé à Marianne
(2) L’O.T.A.N., Claude DELMAS, ed. PUF
(3) (4) (5) Discours de Nicolas Sarkozy au Palais de Westminster, le 26/03/08
(6) Conférence de presse du général De GAULLE (Paris, le 21/02/1966)
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