Journée mondiale de la liberté de la presse (3 mai 2001)
De la critique légitime dans une république en décomposition*
Encore une fois, le monde se surprend à célébrer l’évidence : la liberté. Un droit naturel sur lequel les « bien-pensants » aiment à s’interroger, s’astreignent à proscrire les vices. Nos « députés » font partie de ce regrettable magistère. Leur scepticisme est remarquable. Une certaine idée de l’exercice du pouvoir en a fait les préposés de la vertu républicaine. Par une alchimie, particulièrement soucieuse du juridisme, très peu sensible à la légitimité, ils sont devenus le pendant discipliné de la gouvernance. La nouvelle loi sur la presse, a accentué leur « doute », leur a redonné cette initiative, sourde et éphémère, de la parole. Avec un dévouement, dont-ils détiennent seuls les secrets, ils planchent sur la question, opposent à la réalité du droit, l’aplomb de la pénalité, la vérité des censeurs. Faut-il, en dépit de cela, leur rappeler que « le droit à l’information ne se réduit pas au droit au fait » (1) Faut-il dans cette « ultime » résistance les contraindre à lire cette sentence vieille de plus de deux siècle de Vico : « Il faut bon gré mal gré que les puissants en viennent à observer les lois dans le sens qu’y attache le peuple. »
Dans une Algérie qui convulse, dans une Algérie où le mot LIBERTE s’écrit, toujours, sur les murs, s’insinue comme autant de hontes dans les articles de quelques journaux, la société rêvait, certainement, d’un 3 mai plus confortable. Un jour moins terne, moins menaçant, malgré les douleurs vives, le sang encore chaud des martyrs de la démocratie. La joie aurait, probablement, été immense si, de nos lendemains incertains étaient bannies les velléités hégémoniques des princes qui gouvernent. Mais voilà, du soleil nous ne percevons que les ombrages. En ce jour, la liberté d’expression frémit, dessine au crayon son territoire, dit sa fragilité. Les objecteurs de conscience sont de sortie. L’esprit de la révision du code pénal a rappelé à l’ordre les crédules, a sorti de leurs tanières les opportunistes, a gratifié les intendants de la république des vizirs. Le souvenir, du sacrifice lointain, n’est pas pour aujourd’hui. Le temps est à la défiance. Les intimidations, les suspensions, les harcèlements judiciaires, la prison, … sont le lot à venir du journaliste. Ce paria, passablement toléré, devrait élire résidence, plus chez monsieur le juge, que dans sa rédaction. La menace, depuis deux années, présente se précise. Le pouvoir ressort ses griffes, joue sa partie dans l’hémicycle du boulevard Zighout Youssef.
Les « représentants » du peuple sont les agents actifs de cette mission. Ahmed Ouyahia, le ministre de la justice, en est la voix « forte ». Dans sa plaidoirie et celle de ses collègues parlementaires, revient avec constance l’intérêt publique. Or, la frustration est grande. L’espoir d’un écho favorable est inexistant. La mémoire collective regorge de plus d’un épisode malheureux. Les précédents unanimistes de cette assemblée « élue », sont un réquisitoire sans appel. La loi (effective avant son vote) portant « concorde civile » en est l’illustration majeure. Pendant que la colère, des familles victimes du terrorisme et d’une grande partie de la société civile, grondait à l’extérieur, à l’intérieur on consacrait la mort de l’acte opposant intra muros. Assemblé populaire nationale et Conseil de la nation portent la responsabilité historique de cette dégénérescence institutionnelle programmée. Comment, dès lors, croire aux valeurs libérales d’un régime qui ne se préoccupe même plus de préserver les apparences ? De quel crédit peut se prévaloir un système chaque jour un peu plus autoritaire, chaque jour un peu plus méprisant ? La verticalité du discours du gouvernant, le profil des personnalités qui le répercutent, ajoutent aux perplexités ancrées. L’avenir est plus que jamais flou. Et c’est dans ce flou que le pays honore sa démocratie naissante. Celle qui vient du bas, celle qui se nourrit d’une célébration revendicative que nous nous hasarderons à dépassionner en nous livrant à la dialectique de l’argumentaire que les promoteurs du projet veulent vendre à l’opinion publique. Peut-être y a-t-il un bien insoupçonné dans cette nouvelle trouvaille du Pouvoir ?
La force d’un Etat est celle de son texte. Un texte reconnaît, règlement et protège les libertés publiques. La proposition de loi d’Ahmed Ouyahia, ne déroge pas à cette règle formelle. Elle s’en fait même le pivot. Le précurseur autoproclamé. Son tort « avoué » serait la sévérité des condamnations qu’elle préconise. Pourquoi, alors, craindre un cadre duquel s’évacuerait la diffamation et l’injure ?
A cette question, nous ne répondrons par l’énumération des seules injustices du quotidien. La réponse serait triviale et offrirait à ses détracteurs des dérobades toutes prêtes. Le chemin de la légalité est plus sûr. Les garanties contenues dans certains textes fondamentaux, les affirmations de leurs initiateurs originels semblent, en la circonstance, plus indiquées. Elles permettent d’aller au-delà des déclarations d’intentions. Néanmoins, nous nous garderons, dans un premier temps de révéler leurs identités. Une façon comme une autre d’apprécier la lettre sans préjugé.
- « La loi garantie au citoyen (…) la liberté de la parole, la liberté de la presse, la liberté des réunions et des meetings, la liberté de cortèges et des manifestations de rue. »
- « La liberté de la presse est garantie »
- « La liberté de la presse est un des principaux mots d’ordre de la démocratie pure. »
Peut-on imaginer meilleur garde fou, plus franche position ? A l’évidence non. Pourtant, la nature réelle de ces modèles est contestable, leur application, fondamentalement, inique. Ces citations sont les prétextes d’une répression qui avait force de loi. La première, barrière trompeuse aux tentations totalitaire des détenteurs du pouvoir, est un extrait de l’acte 125 de l’ex-URSS, la seconde, un fragment de l’article 105 de la constitution polonaise de 1921, la troisième un bout de la pensée de Lénine. Ces expériences, si près et si loin de nous, notre passé autoritaire, notre quotidien tourmenté, ont fini par achever nos candeurs, ont redoublé notre vigilance face aux promoteurs du formalisme juridique. Le texte d’une république décomposée ne peut convaincre que ses initiateurs. Plus encore, quand les désaveux se font rares, les plaidoyers faussement contestataires. Dans cette bataille, on ne se démarque que pour clamer la réduction des peines. Un amendement bien maigre répondu telle une victoire suprême de la démocratie. Le journaliste y est cet accusé de droit commun dont-il faut plaider la cause en invoquant l’indulgence de la justice. Une drôle de victoire face à laquelle la résistance s’organise.
Ce refus de s’engager sur les sentiers battus d’une répression officieuse, est d’autant plus justifié, puisqu’il s’attaque à des délits indistincts. Même les textes des démocraties établies n’échappent pas à cette existence ambiguë. Dans la loi française la diffamation est définie comme « une allégation ou imputation d’un fait qui porte atteinte à l’honneur ou à la considération de la personne ou du corps auquel le fait est imputé. », l’injure, « toute expression outrageante, terme de mépris ou invective qui ne renferme l’imputation d’aucun fait. » Des lignes de partage théoriques. La réalité les confond, les politiques fixent leurs contours, l’exercice journalistique les invalide. Chez nous, le risque est plus important : une porte ouverte à toutes les dérives, une légalisation déguisée de la « censure, violation insolente de nos droits, assujettissement de la partie éclairée de la nation à sa partie vile et stupide, gouvernement des mués au profit des vizirs (…) source de plus d’agitation, de défiance, de mécontentement et d’irritation que la licence même de la presse n’en saurait créer. » (2)
Dans une Algérie à deux vitesses nos interrogations sont intactes, nos craintes plus franches. Le journalisme est cette autre religion que Proudhon dit ainsi : « Il y a des moments où je brûle d’écrire serait-ce à six mois de prison par ligne. » La « fête » n’est pas pour cette année. Quelques pays s’approchent du soleil. D’autres s’en éloignent. L’Algérie s’embourbe.
Raouf BOUTBIBA
*Ecrit à l’occasion du 3 mai 2001
(1) Fernand TERROU, L’information, Ed PUF
(2) Benjamin Constant à propos de la censure en 1828.
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