Guerre d’Algérie
L’histoire inachevée d’une torture non consommée *
Le débat est engagé. La France parle. L’Algérie se tait. Certaines langues se délient. D’autres sont moins loquaces. Il y a dans cet examen de conscience « inopportun » un cri ; le cri d’une douleur longtemps tue, la résurgence malodorante de la vérité. Le souvenir d’une guerre n’est jamais agréable. La mort enterre les héroïsmes proclamés, dénude les hommes de leurs témérités passées. L’histoire écrite à la hâte se donne à lire, différemment. La noblesse du sang versé s’est encombrée des vassalités du crime. « La torture épargne des vies humaines de part et d’autres. » (1) Le masque de la juste réplique est tombé. Devant les yeux du colonisé et du colon de jadis se joue l’acte de l’aveu. Une tragédie de la culpabilité d’un genre nouveau. Les mots du « repentir » sont problématiques. Ils engagent la morale d’un peuple, violentent les oublis quiets de l’HISTOIRE. Embaumer les plaies vives d’une torture admise mais non reconnue n’est pas chose facile. Est-ce raisonnable, pour autant, de se laisser, encore une fois, prendre dans le piège des amnésies suggérées ? Il faut affronter son passé, pour mieux vivre son présent, mieux écrire son futur. L’abjuration est la réminiscence des coupables.
Or, intervenir dans une problématique de cet acabit n’est, nullement, gratuit. Le doute, la suspicion, sont partout. Prétendre accéder à LA VERITE est insuffisant. Ce serait revendiquer une « banalité » qui a pris corps dans le déni fleuri des discours officiels, dans es arcanes peu fréquentables de la raison d’Etat. « On tortura jusqu’à l’aube, presque. Au travers de la cloison, j’entendais les hurlements et les plaintes, étouffées sous le bâillon, les jurons et les coups. Je sus bientôt que ce n’était pas une nuit exceptionnelle, mais la routine de la maison. » (2)
Pourquoi, donc, cet intérêt ? Y’aurait-il une vertu insoupçonnée dans l’exhumation de cette horreur mal ensevelie ? Difficile à dire, sinon qu’une « idée absolue de perfection, de pureté, ne peut être qu’une erreur politique. » Ces mots de Robespierre ont le mérite d’être claires. Ils ne sont pas politiciens. Ils ne sont pas naïfs. Et c’est justement parce que la naïveté n’a pas sa place en politique, qu’il est nécessaire de rappeler, aux coupables comme aux non coupables de la grande déchirure humaine, les scènes cachées d’une pièces exsangue. Les lois d’amnistie pouvaient-elles taire éternellement un des forfaits majeurs de la guerre d’Algérie ? A l’évidence, non. La rupture fracassante du silence, plus de quatre décennies après, en est la preuve formelle. Les mémoires collectives, il est vrai, ne s’accommodent point des négligences des princes qui gouvernent. Plus encore dans le pays que Jules Michelet jugeait être celui de « la prose ». « Le génie démocratique de notre nation, disait-il, n’apparaît nulle part mieux que dans son caractère éminemment prosaïque, et c’est encore par-là qu’elle est destinée à élever tout le monde des intelligences à l’égalité (…) Ainsi chaque pensée solitaire des nations est révélée par la France. »
Compulser, de la sorte, les pages écrites de la France ressemble à une vengeance à accomplir. Une moquerie tacite, une incursion pernicieuse dans une controverse qui cherche à s’affranchir des monstruosités commises. Pourtant, il n’en est rien. La vindicte est un réflexe simpliste, dénué de sens. Un raccourci stérile, qu’il et impératif d’éviter. Certes, la voix est celle du descendant de l’opprimé d’hier ; une voix qui n’a pas connu la guerre, mais qui la reçoit, comme un coup de poing à la figure. Il s’agit d’une voix née de l’indépendance politique, non de la délivrance historique. Le passé s’accroche à elle, trouble ses échos à venir. Une parole sous séquestres l’empêche de féconder les lendemains fertiles. Le « combat » n’est pas décalé. Il est nécessaire pour le salut, probable, des deux rives de la méditerranée. La timidité du propos actuel le corrobore, lui donne cette raison sociale très peu soucieuse de « l’éthique » des pouvoirs … éphémères.
Il n’y a là, aucune matière à tromperie, encore moins à justification. Il y a, excusez cette prétention candide, la volonté de mettre un peu d’ordre dans une querelle sans garde-fous. Le discours « hexagonal » sur la torture semble faire l’économie de l’injustice fondamentale : la colonisation. « Ici, les Arabes, on les appelle tous ou Fatma ou Ahmed, d’abord parce qu’ils ont des noms à coucher dehors, ensuite parce que pour eux ça n’a aucune importance ! Ces gens-là sont incapables d’éprouver des sentiments d’une quelconque nature, comme nous les blancs. Depuis cinquante ans que je vis au milieu des indigènes, vous pensez bien si je les connais ! Croyez-moi, si vous voulez vous faire entendre d’eux, ayez toujours dans la main un fouet et dans l’autre une gamelle de soupe comme pour votre chien. » (3) La torture a révélé la bête qui sommeille en nous. Elle a ignoré son sein nourricier. Même les déclarations de quelques amis de l’Algérie ne font pas l’exception. Invité du Journal de l’histoire sur la cinquième, le 9 janvier, Yves Courrière, eut cette phrase lourde de sens : « les éléments du FLN n’étaient pas des plaisantins. » Les actes « terroristes » dont se serait rendu coupable « le Front » lors de la bataille d’Alger, justifiaient cette appréciation des faits. Une appréciation qui ne va pas sans susciter le malaise de l’autre, sans interroger les consciences « en veille » : où commence la résistance légitime d’un peuple pour sa liberté, où doit s’arrêter la répression d’un peuple en lutte pour son droit ?
Ce sont là deux questions qu’il serait bon de convoquer dans la discussion actuelle. Elles permettraient d’aller, plus loin, que les ressentiments qu’inspirent les images de l’arbitraire. Elles répondraient au sens premier de cette violence ressuscitée. Car, revisiter les terres endolories d’un pays en guerre est une invite à la souffrance. Plus encore quand des doigts accusateurs vous pointent. « Dans cette immense prison surpeuplée, dont chaque cellule abrite une souffrance, parler de soi est comme une indécence. Au rez-de-chaussée, c’est la « division » des condamnés à mort. Ils sont là quatre-vingts, les chevilles enchaînées, qui attendent leur grâce ou leur fin. Et c’est à leur rythme que nous vivons tous. Pas un détenu qui se retourne le soir sur sa paillasse à l’idée que l’aube peut-être sinistre, qui ne s’endort sans souhaiter de toute sa force qu’il se passe rien. Mais c’est pourtant de leur quartier que montent chaque jour les chants interdits, les chants magnifiques qui jaillissent toujours du cœur des peuples en lutte pour leur liberté. » (4)
Aujourd’hui, on revendique la confrontation finale. Aura-t-elle lieu ? Beaucoup le souhaitent, d’autres sont, nettement, moins enthousiastes. Dans leur imaginaire la guerre a, irrémédiablement, ennobli l’infamie. Le général Massu n’aurait, jamais, été que ce « jeune officier rude, honnête et, autant que possible, aimé. (…) Ce n’est pas un imbécile, mais ce n’est ni un intellectuel ni un « politique » : c’est un animal de combat. Plus grave encore, c’est un honnête homme, et c’est honnêtement qu’il entrera dans la terrible mécanique, honnêtement qu’il croira à sa mission. La bataille d’Alger, comme la guerre d’Algérie elle-même, c’est une mission ingrate, pénible pour un soldat. On la remplit ou on ne la remplit pas. Or, en 1957, il faut la remplir. » (5) Dans les yeux de ces gens-là l’arrogance s’est substituée à la honte, le dédain a supplanté les regrets. Le sentence du général Aussaresse : « On n’a pas à se repentir (…) pour ma part, je ne me repends pas. » (6) se conjugue aux exposés « didactiques » d’historiens de guerre à l’image de Raoul Girardet. Conjuration du sort ou nouvelle forme de négationnisme ? A chacun de trouver sa réponse. Cependant, une certitude reste : cette détermination à justifier l’injustifiable est, inexcusable. Quand Massu s’exprime, quarante-trois années plus tard, en faveur de la « repentance », est-ce les protestations de ces milliers d’Algériens avilis sous ses ordres qu’il entend, est-ce les avertissements de Jacques Paris de Bollardière – « les aspects dramatique de la guerre révolutionnaire à laquelle nous faisons face et l’effroyable danger qu’il y aurait (…) à perde de vue, sous le fallacieux prétexte d’efficacité immédiate, les valeurs morales qui seules ont fait jusqu’à présent la grandeur de notre civilisation et de notre armée. » (7) – qu’il se remémore, est- ce les mots de Maurice Audin, d’Henri Alleg, …qu’il relit, …
Entre l’aveu coupable et la confession méprisante se joue le round de la vérité, de la cicatrisation, pourquoi pas de la délivrance. Le crime, est banni, lorsqu’il n’aspire plus à la légitimité. Toutefois, un grand risque menace cette réparation historique en gestation ; celui de considérer comme un immense acquis, ce qui ne relève que de l’intégrité humaine. « si le patriotisme doit nos précipiter dans l’abjection, si nul garde-fou, nulle part, n’empêche à nul moment ni les nations, ni l’humanité entière à verser dans l’inhumain, alors, en effet, pourquoi prendrions-nous tant de peine pour devenir ou pour rester des hommes : c’est l’inhumain qui est notre vérité. » (8)
Cette réflexion de Sartre, a le mérite de recentrer le débat. Elle le soustrait aux atermoiements du politique pour le placer sur le terrain de la responsabilité naturelle des êtres. Et c’est des limites de cette responsabilité, qu’il est question, dans le cas présent. Débattre de la Repentance, ne va pas sans cette tentative d’identification du degré d’implication de chacun. Hervé Bourges, un homme dont l’amitié pour l’Algérie s’est exprimée à maintes reprises, se prononcera contre. Argument avancé ? « Le peuple français n’est pas responsable » (9) Le point de vue mérite qu’on s’y attarde. Non seulement, parce qu’il ne fait pas l’unanimité, mais parce qu’il isole l’individu, singularise sa responsabilité. Dans cette perspective, l’exception fonde la réfutation. L’exception ne peut pas être érigé en loi. Mais, s’il demeure admis, que la responsabilité individuelle ne peut dépasser l’initiative de son auteur, il en va, autrement, des protagonistes de ce triste épisode de l’histoire franco-algérienne. Les personnes incriminées sont de la « caste » des dirigeants. Leurs actes, ne peuvent prétexter la malveillance personnelle. Les généraux, engagent la responsabilité politique. Les politiques, engagent la responsabilité civile. Donc …
Dans la résolution de cette dialectique de la responsabilité individuelle et de la responsabilité collective, se trouve la solution. L’homme n’a besoin que de son courage pour se libérer, libérer sa conscience.
Raouf BOUTBIBA
* Article écrit en janvier 2001
(1) Jean Planchais paraphrasant Massu dans Le Monde du 04 novembre 1971.
(2), (4) Henri Alleg dans La Question Ed, Gallimard.
(3) Un colon dans GAZELLE APRES MINUIT de Noureddine Aba, Ed, L’Athanor.
(5) Jean Planchais faisant le portrait de Massu dans Le Monde du 23 novembre 1971.
(6) Le général Aussaresse dans Le Monde du 23 novembre 2000.
(7) Jacques Paris de Bollardière dans L’Express du 27 avril 1957.
(8) Jean-Paul Sartre dans Une Victoire Ed, Gallimard.
(9) Hervé Bourges dans Le Journal de l’histoire du 09 janvier 2001.
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