Abdelaziz Bouteflika et le référendum du 16 septembre 1999
LES URNES DE LA LEGITIMITE*
Elu dans la crainte du désaveu massif, le Président Abdelaziz Bouteflika, est aujourd’hui le produit fort d’une élection fragile. Communication, intransigeance, égocentrisme, … sont les traits saillants de ce nouveau caractériel de la politique algérienne. Le contexte, il est vrai, justifie les excès du « bon maître ». Le temps cultive les allégeances. L’homme en est le point de chute. Il est, à la faveur du référendum du 16 septembre, l’autorité morale de la quasi-totalité du personnel politique. Car pour peu que les théories s’accommodent des révisionnismes, elles (re)visiteraient « l’esprit des lois », y logerait le chapitre inaugural de ce que l’orthodoxie du pluralisme intitulerait : De la démocratie uniciste. Le surréalisme de l’illustration est avéré. Le procès discursif est, peut-être d’un point de vue journalistique, cafouilleux. Mais voilà, l’inédit de la situation interpelle, interroge : comment un tel état de fait est-il possible ? Plébiscite populaire ? Assurément non ! Rien, du moins en respectant le formalisme partisan hostile à sa candidature à la magistrature suprême, ne le prédisposait à un devenir aussi marqué. Les démons du système n’ont-il pas été réveillés par les bruits d’une campagne où le « pouvoir » s’était, encore une fois, rendu coupable d’un soutien franc à son candidat indépendant ? Black out médiatique, asservissement des moyens de l’Etat, … étaient les arguments frondeurs d’une « compétition » présidentielle a-typique. « L’homme du consensus » réussit, pour reprendre un de ses opposants de circonstance, à faire « le consensus contre lui ». Un combat est une offensive. L’arme ? La critique acerbe. Charmer l’électorat passait inéluctablement par « l’autodafé » de l’autre, de ses sponsors. Le retour du fils longtemps absent, était « indésirable ». Le retrait surprise des candidats contestataires à la veille du jour J n’est pas fait pour démentir le peu de crédit accordé à un scrutin « perverti ». Une réponse tardive. La machine électorale avait atteint son rythme de croisière. Les arrêts, même facultatifs, n’étaient plus de mise. Pourtant ! ni les fastes de la cérémonie de passation des pouvoirs, ni la sérénité du discours officiel ne parvinrent à expurger de ses vices la victoire unique, du candidat unique de l’ère plurielle. Le désistement, pour délit de fraude annoncée, fut un coup sévère porté au jeune exercice de la succession. Pis encore fut l’accueil de la rue. Jamais sous l’azur algérien, le score pour une élection pour la présidence ne se disputa à coups de triques et de bombes lacrymogènes. Une première difficile à assumer mais non mois éphémère. Sans base militante, les détracteurs du président fraîchement élu ne pouvaient sucer longtemps la mamelle mobilisatrice du FFS (Front des forces socialistes d’Aït Ahmed). Le profil indépendant des candidatures de Mouloud Hamrouche (ancien chef du gouvernement), Ahmed Taleb Ibrahimi (ancien minstre), Mokdad Sifi (ancien chef du gouvernement), Abdallah Djaballah (chef islamiste déchu) et Youcef Khatib (ancien conseiller à la présidence) était le signe avant coureur d’un dépérissement programmé. La plaie ne devait par conséquent saigner plus longtemps. Une résolution qui avait conduit à faire de la protestation l’épisode châtié d’une épreuve à réparer par l’aval populaire. L’anéantissement de l’image du président éprouvette en est le détonateur, l’impératif. Une cascade d’apparitions nationales et internationales nourrira cette option. Abdelaziz Bouteflika fera sauter l’audimat de l’unique chaîne de télévision nationale. De l’arabe classique au français académique, en passant par la trivialité d’une langue populaire n’ayant habituellement pas droit de citer dans les officines officielles, « l’enfant prodige » s’improvisera inquisiteur de tout un système. Une stratégie cathartique politiquement payante. Elle donna au « citoyen-électeur » l’impression du renouveau nécessaire. Le tabou linguistique venait de tomber. Conscient des dividendes à tirer de cet exorcisme collectif, Abdelaziz Bouteflika, l’idéologue de la « bonne gouvernance », montra d’un cran dans la politique de l’invective tous azimuts. Et les sanctions de pleuvoir sur le corps de préfets et des magistrats. Un pas « qualitatif » venait d’être franchi. Le boulet de l’élection tronque du 15 avril était, déjà, moins lourd à porter. L’exclusion des allégeances négociées sera, dans la logique des événements, l’acte de naissance d’un président affranchi des pesanteurs partisanes. Attelé avec la force de l’argumentaire à la nature « indépendante » de sa candidature, il signifiera à ses courtisans initiaux – islamistes du MSP et Ennahda et conservateurs du FLN – sa seule gratitude en guise de récompense. Son pavé, « la loi sur la concorde civile », sera le test ultime d’une représentation parlementaire, désormais, assujettie au fait du prince. Aucun projet n’avait, auparavant, dans cette Assemblée populaire nationale (APN) élue, à fédérer de la sorte les divergences des députés. Pas une seule voix ne s’élèvera contre le projet. L’unanimisme se réinstallait pendant que la dénonciation grondait à l’extérieur de l’hémicycle du boulevard Zighout Youcef. Les triques réinvestirent la rue et turent pour un moment l’opposition des familles victimes du terrorisme au contenu de la loi votée. Le traitement réservé à cette partie de « société civile », appellation particulièrement affectionné par le « pouvoir » et ses « opposants », consacra la déclinaison du propos contradicteur. APN et Sénat porte, en effet, la responsabilité de la fin de l’acte opposant intra-muros. Remarquable, néanmoins insuffisant, ce capital institutionnel ne tarda pas à être relayé par la machine huilée du « oui » massif. M. Bouteflika, le porte drapeau de la « fraude du siècle » de l’aveu passé de l’un de ses défenseurs d’aujourd’hui, deviendra comme par magie l’homme providentiel. Le recours à la sanction populaire est le point de jonction d’un collège de soutien se disputant la paternité de la « Paix ». Effective, la loi n’en est que le prétexte. La phase ultime de l’entreprise de légitimation, a posteriori, par les urnes de la démarche globale du Chef de l’Etat. Les parois entre « concorde civile », « concorde nationale » et « réconciliation nationale », sont particulièrement perméables et autorisent bien des spéculations. En effet, l’unanimisme intéressé des parrains de la « réconciliation » prolonge, sans pour autant le décanter, l’optimisme officiel. Conservateurs, islamistes et démocrates sont les catalyseurs d’une option à une grande inconnue. Face au 3000 terroristes libérés par le président de la république, les compteurs « pacificateurs » n’ont enregistré jusque là que 200 rédditions dont 130 pour les seules régions de Jijel et Chlef. Le constat incite à la perplexité, reconduit le doute sur les tenants et aboutissants d’une démarche clairement décriée par le Mouvement démocrate et sociale (MDS) d’El Hachemi Chérif, leader de gauche, le Comité national contre l’oubli et la trahison (CNOT) et l’Association nationales des familles victimes du terrorisme et des ayants droits (ANVTAD). La localisation géographique de la « Paix » renvoie immanquablement au deuxième semestre de l’année 1997. L’AIS (Armée islamique du salut), branche armée de l’ex-FIS, dont le commandement central se trouve à Jijel, était au centre des tractations menées par la présidence. Un feed back éloquent. Madani Mezrag, émoir de cette organisation terroriste, avait décrété une trêve unilatérale à une heure où l’on s’obstinait à nier l’existence d’un quelconque négoce. Difficile, dans ce cas de figure, d’accorder à la « concorde » les privilèges de la nouveauté. Plus encore quand la loi sur la Rahma (la clémence) du président sortant Liamine Zeroual se pose en « débroussailleur ». Le lien entre hier et aujourd’hui devient indéfectible. Il serait à proprement parler la consécration du projet à l’ère bouteflikienne. Les scepticismes sont tenaces. A peine deux mois d’exercice et une loi issue d’une « longue » réflexion. Une trêve et une recrudescence des actes terroristes. Une trêve et une dissidence dans les rangs de l’AIS portée par le numéro 2, Ahmed Benaïcha, posté à l’ouest. Des connexions qui, sans dissiper les doutes, contraignent à une lecture du verso de la copie pacificatrice. Une mue lexicologique accompagne le tout. Le passage dans le commentaire des crimes intégristes du GIA aux GIA, est un revers sémantique doublement signifiant. Dénier au GIA son identité structurée en insufflant dans les esprits à doses homéopathiques la terminologie d’une thèse aussi bien douteuse que fallacieuses, n’est en laisse d’un procès dialectique où « l’égaré » a supplanté « le terroriste ». Des partitions faites pour corroborer le partage des rôles entre terroristes « radicaux » et terroristes « modérés ». Y’aurait-il de bonnes et de mauvaises façons d’assassiner ? L’absurdité de cette construction dialectique aura pourtant la langue dure. Son aboutissement ? Un a priori juridique formulé dans la loi sur la « concorde civile » : « ne pas avoir les mains tâchées de sang ». L’ombre de l’amnistie générale se précise malgré tout. Comment, sinon dans ce sens, interpréter les mots de la missive du président Bouteflika à l’adresse d’Amnesty International. « La loi est ouverte à tous, sauf ceux qui ont commis des crimes de sang ». Et de conclure plus loin : « même ceux qui ont commis l’irréparable ». Drôle d’épreuve pour la démocratie, le but fut-il le plus noble : LA PAIX.
Raouf BOUTBIBA
*Ecrit une semaine avant le référendum du 16 septembre 1999.
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