Quand la France se regarde par le petit trou
de la lorgnette
Les déclarations de campagne enthousiasmées l’avaient promis. L’élection de Nicolas Sarkozy à la présidence de la république l’a concrétisé. La France est – pour combien de temps ? – dotée d’un ministère de l’immigration et de l’identité nationale. Plus qu’une nouveauté ; un corps étranger dans une tradition politique rétive à la culture des particularismes. 1789, la République, … avaient promis une communauté du droit et de la justice qui réconcilierait chacun, autant avec soi, qu’avec les autres. Une promesse que beaucoup s’acharnent à construire patiemment depuis …? Quelques siècles déjà ! Le 6 mai 2007, (la démocratie est ainsi faite) cet homme, qui choisit de faire « sienne » cette promesse, fut, par le suffrage universel, élevé au rang de commandeur d’une nation française portant dans ses entrailles les joies et les peines de ce serment. La victoire était là. Réelle mais non consommée. Le vin de la démocratie n’allait pas enivrer tous les enfants de la République. Cette fois-ci, le jeu des urnes ne fit pas, seulement, des déçus, il accoucha, comme dans des temps que certains pensaient révolus, d’inquiétudes multiples. Les mots du nouveau locataire de l’Elysée résonnaient tels des clochers exaltés dans une tradition républicaine peu emportée par autant d’emphase. Elle crut vaciller, laissant échapper des appels à la résistance.
Dans une campagne électorale où excès et surenchères se disputaient le podium de la dignité politique, la France eut la place de choix. On l’a chantée. On l’a louée. L’a-t-on écoutée ?
Pour Nicolas Sarkozy, la nation méritait une renaissance digne après la souillure de mai 68. Le propos détonait. Il tranchait avec les « courtoisies » habituelles. Il fallait faire trembler l’adversaire. Le PS frétilla. Ségolène Royal exhortait les Français à se réapproprier leur drapeau. Appel pathétique d’une gauche désincarnée quand le chef de la droite orchestrait une contre-révolution réactionnaire qui s’acheva par son sacre. La « rupture » tant prônée par Sarkozy était là. Non plus comme l’expression de circonstance d’une joute électorale mais d’un couronnement idéologique. La marque de fabrique d’une droite plus convaincue de ses valeurs, même les plus archaïques.
Sachant une grande partie de l’électorat hostile aux sirènes nationalistes, le propos, pris le soin de prendre des accents de contestation.
La séduction en politique ne passe-t-elle pas par le non à l’ordre établi, au refus du convenu ?
Cependant, de rupture il n’y en aura point. La cassure est en réalité continuité. Dans un jeu de chaises musicales, assez astucieux du reste, le détenteur du pouvoir adopta une attitude victimaire pour mieux vilipender les porte-voix du désordre et de la régression. Les événements de la gare du nord comptent parmi les exemples les plus édifiants. La seule interrogation sur les tenants et les aboutissements de ce fait divers était devenu un plaidoyer en faveur des «fraudeurs» et des « tricheurs ». On s’excuse en permanence d’avoir osé souffler les « craintes du peuple ». On adule « la victime ». On accable « l’accusé », on en fait un coupable avant la prononciation du jugement.
La prouesse consistait à transfigurer un conservatisme sans complexe en moteur du changement nécessaire en entonnant, à satiété, le mot « rupture ». La technique survécue à la campagne pour devenir un véritable mode de communication politique. « Depuis plus de vingt ans, prononcer le mot « immigration » était devenu en France une manifestation d’extrémisme, de xénophobie, voire de racisme. ». C’est ainsi que Brice Hortefeux nous invite à lui prêter oreille attentive dans une tribune publiée dans le Figaro du 1er juin.
La centralité de la question migratoire avant, pendant et après l’élection présidentielle n’a rien d’exceptionnel. Elle relèverait, presque, de l’historique. La tradition politique française abonde en exemples similaires. Belges, Italiens, Espagnols, Algériens, Portugais, … ont tour à tour fait les frais d’un délit de non appartenance à la grande nation.
« (…) l’immigration a fait l’objet de deux grands types de discours politiques. Le premier ancré à gauche, privilégie «l’intégration» alors que le second ancré à droite et à l’extrême droite, mobilise le lexique de l’identité nationale. » (1)
Un conflit de toujours entre une gauche, héritière de la révolution française, et une droite, non débarrassée des germes du monarchisme. Le vocabulaire explicitement raciste en moins, la configuration n’a pas beaucoup changé. à ce détail près qu’aujourd’hui nous avons un ministère, non de l’immigration, ce qui eut paru logique afin de mieux organiser les conditions de séjour des étrangers en France, mais d’un ministère, de l’immigration et de l’identité nationale. Une association, qu’une partie de la droite accueillie avec la chaleur que sa conscience lui dictait, que l’extrême droite applaudit des deux doigts en attendant la suite, que la gauche critique sans fard, … Aligner dans un intitulé unique, immigration et identité française, participe, quoi qu’en disent les porteurs du projet, de la confrontation voulue. De l’antagonisme essentialiste. Une opposition des corps qui ne peuvent se confondre l’un dans l’autre.
En annonçant le 8 mars sur France 2 la création d’un «ministère de l’immigration et de l’identité nationale» Nicolas Sarkozy n’ignorait rien, ni des conséquences, ni des retombées d’une telle déclaration. En sus, du réservoir de voix frontistes, il se savait l’expression politique d’un courant de pensée portée par des intellectuels médiatiques. Ces derniers, allaient vite prendre à leur compte une proposition dont l’inspiration ne leur est pas, forcément, étrangère. Car, même si on se défend d’épouser des thèses nationalistes, la tonalité y est. « Le nationalisme n’est plus véhiculé aujourd’hui par des militants en uniforme, faisant le coup de poing dans la rue contre les «métèques », mais grâce à des petites phrases diffusées dans toutes les chaumières par les grands groupes audiovisuels. Avant d’être lancées dans le public, ces petites phrases sont mûrement réfléchies par les nouveaux techniciens de la propagande politique que sont les conseillers en communication. Ce nationalisme ne s’exprime plus à l’aide d’un discours explicite, comme c’était le cas auparavant, mais avec des formules qui, comme les slogans publicitaires, ont pour but de déclencher des réflexes chez les citoyens-consommateurs. (…) ces réflexes sans avoir besoin de tenir un discours nationaliste explicite, ils peuvent accuser leurs adversaires de « mauvaise foi » et de dénoncer les « procès d’intention », comme l’a fait récemment Nicolas Sarkozy. (…) Ces formules sont testées avant d’être annoncées publiquement et elles ne sont mises en circulation que si des sondages ad hoc montrent qu’elles sont «bien perçues par l’opinion» » (2) Observer les enquêtes d’opinions, concomitantes ou postérieures, aux déclarations de campagne il y a quelques mois, aux décisions de gouvernement aujourd’hui.
Les défenseurs de ce nouveau corps de gouvernement partent d’un postulat pragmatique et politiquement défendable, à savoir la gestion du phénomène migratoire, pour nous entraîner dans un univers de confusions et de suspicions continues. En effet, à y regarder de plus près, l’incertitude grandit. «Maîtriser l’immigration n’implique pas seulement la réguler, cela signifie aussi la choisir. Aujourd’hui en France, seulement 7 % des titres de séjour accordés le sont pour des raisons professionnelles.» (3) En s’exprimant ainsi, le ministre de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Co-développement, s’inscrit en droite ligne de la politique prônée depuis cinq ans par Nicolas Sarkozy à travers son concept d’« immigration subie » et d’« immigration choisie ». Les modèles d’immigration canadien et britannique sont les principales sources d’inspiration du président de la république qui, en la matière, confirme avec plus de force (et les précautions d’usage) sa vision des choses dans la lettre de mission adressée à Brice Horetefeux le 09 juillet 2007.
« La France doit rester un pays ouvert à l’immigration. »
Cette profession de bonne foi du chef de l’Etat ne convainc que les convertis. Les données, dont fait état son ministre, indiquent une orientation restrictive soutenue par une logique répressive. Les objectifs chiffrés, que l’on communique, militent en faveur d’un système de fermeture qui ne tient, nullement, compte des contingences politiques et économiques d’un monde de plus en plus globalisé. Un échantillon ? Une augmentation de 140 % des reconduites effectives aux frontières entre 2002 et 2006 avec un objectif de 25000 pour 2007. Comment croire aux vertus de l’ouverture et de l’humanisme claironnées, ça et là, quand il est question d’installer des « plafonds d’accueil » où l’immigration de travail devrait représenter 50 %. Une perspective qui, par un effet mécanique, tend à réduire toutes les autres formes d’immigration. Désigné du doigt, le regroupement familial est considéré comme la première source migratoire. Il en sera la première victime. Une remise en cause, implicite, du droit de vivre en famille pour l’immigré. Fonctionnaliser la première forme d’immigration (économique) et indexer la seconde (familiale) est l’acte premier d’une entreprise de stigmatisation, savamment, pensée.
Le discours de Nicolas Sarkozy ne procède pas, uniquement, par amalgames. Les lignes de partages ne sont jamais claires. Immigration légale, immigration clandestine, identité nationale, repentance, … sont les paradigmes interchangeables d’un discours néo-nationaliste. Discours de circonstance ou expression d’une conviction profonde ? La question est, presque, sans intérêt. Seules les conséquences, de ce type de procédé, comptent.
Tenter de séparer l’opportunisme politique du dogme directeur est, déjà, dépassé tant est périlleuse l’entreprise d’éveil des instincts conservateurs de la société. Les constantes du discours du président de la république forcent les scepticismes et les craintes de tous les républicains convaincus de la supériorité de la notion de citoyenneté et de sa capacité à absorber les différences ; reléguant leur expression à une singularité dissoute dans le contrat social.
Pourquoi, donc, ce discours et pourquoi maintenant ?
Ces accents nationalistes en augmentation ne sont pas le propre de la France. Depuis quelques années le risque était présent. L’alerte couvait dans une Europe livrée à une droitisation établie dans l’espace publique. Le Vlaams Bullock en Belgique, les Pays-Bas et leur prêtresse – et pour une grande part inspiratrice de Nicolas Sarkozy – de l’identité nationale hollandaise Rita Verdonk, … ne sont que quelques-uns des modèles les plus saillants.
Procéder par oppositions simplificatrices permet de piocher dans le réservoir de voix conservatrices. Une certaine gauche n’est pas en reste d’ailleurs. La flatterie et l’exaltation comme fil conducteur d’un discours incapable d’aborder le problème dans sa complexité. Porteur politiquement, le raccourci ne peut, malgré cela, être cantonné à ses seuls fins électoralistes. Il est, clairement, dangereux à terme. Mais enfin, y aurait-il une honte quelconque à s’affirmer Français? Serait-il interdit de porter, fièrement, son appartenance nationale ? à priori, rien ne s’y oppose. Pourtant ! à écouter Nicolas Sarkozy, il n’en est rien.
Une honte étrange serait en train de s’inscrire dans l’ADN français menaçant jusqu’à son harmonie, son existence, ... Le discours de Sarkozy est doublement dangereux. D’abord par ce désir de sublimation vide de toute autorité critique ensuite par l’institutionnalisation de synonymie et d’antinomie potentiellement périlleuses. En déclarant que la politique de l’immigration d’aujourd’hui est « l’identité de la France dans trente ans. » (4) il conflictualise la question en suggérant une transformation profonde du champs social. Plus encore, il assure la réalité d’une France qui refuse, toujours, de s’accepter comme pays d’immigration. Immigration et identité ne seraient donc pas moins qu’antinomiques. Au fait, qui se souvient de Léon Gambetta, le fils de commerçants italiens, ou d’Emile Zola, le fils d’ingénieur italien,…
Pour argumenter son projet la droite n’hésite pas à piocher, dans et en dehors des travers de l’actualité. Elle y tente une réécriture de l’histoire, « (…) devenue un instrument au service de la légitimation du pouvoir et de ses choix politiques et économiques. Lors de la campagne présidentielle, le futur chef de l’Etat a insisté sur la reconnaissance du rôle positif de la colonisation et remis en cause le travail critique des chercheurs sur les responsabilités de la France dans certaines périodes criminelles. » (5) Un des arguments majeurs du renouveau auquel nous sommes conviés d’adhérer est celui-ci. Construire l’avenir en sublimant le passé. Conter l’histoire comme une unité magnifiée. Il est, à l’évidence, difficile de dissocier cette résurgence de deux événements essentiels. La loi du 23 février 2005 sur le rôle positif de la colonisation et la militance en faveur de la reconnaissance de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité. Ces invités, lourds et persistants, de la campagne et de son après, sont dans l’idéologie de la droite actuelle les parangons d’une repentance anti-française. Or, qui sont les porteurs de cette mémoire honteuse sinon les immigrés d’hier et d’aujourd’hui ; leurs enfants et leurs petits enfants. Des générations que la société, encouragée en cela par les politiques, tient en suspicion continuelle. Dans cette, optique, la sublimation de la maison France est un discours de l’illégitimité de la différence ; de son opposition aux sources originelles de la nation. Quand l’affirmation se fait exhibition, l’exhibition sublimation, la déraison en devient, pratiquement, la norme. Le discernement est éludé. Dans une conformation discursive où le lexique, les diachronies de l’histoire, les synchronies du présent, … se mêlent confusément, l’immigration est l’artefact désigné dans une harmonie à préserver. Néanmoins, une récurrence émerge. Implicite, quoique, forte. Toutes les immigrations ne se valent pas. Une, en particulier, paraît être visée. La maghrébine, l’africaine.
La référence, toujours positive, aux valeurs de la civilisation judéo-chrétienne – ce néologisme, normé à force de répétitions, mais non moins curieux étant donné l’histoire de ces deux religions – parallèlement à une stigmatisation quasi systématique de tout ce qui est musulman, le mouton dans la baignoire sur TF1, pour ne citer que cette incongruité, éclaire un a priori négatif. « Dans le monde qui naît, les relations entre les états et les groupes appartenants à différentes civilisations ne seront guère étroites, mais souvent plutôt antagonistes. Cependant, certaines relations intercivilisationnelles porteront plus au conflit que d’autres. Au niveau régional, les lignes de partage les plus violentes opposent l’islam et ses voisins orthodoxes, hindous, africains et Chrétiens d’occident. (…) Les chocs dangereux à l’avenir risquent de venir de l’interaction de l’arrogance occidentale, de l’intolérance islamique et de l’affirmation de soi chinoise. » (6) Cette distanciation culturelle, ainsi défendue, est illustrée par l’introduction dans l’espace discursif républicain d’un vocable civilisationnel inspiré de la théorie du « Choc des civilisations » de Samuel Huntington. La référence à la chrétienté historique de la France déborde l’espace de l’immédiateté politique en inaugurant une ère plus globale. Les proximités idéologiques s’y révèlent dans des mots, parfois, convenus, souvent, substantiellement, indistincts. « La civilisation à laquelle il (un habitant de Rome ndlr) appartient est le niveau d’identification le plus large auquel il s’identifie. Les civilisations sont les plus gros « nous » et elles s’opposent à tous les autres « eux » » (7). L’actualité aidant, cette vision du monde se refuse à croire en, une quelconque, cohabitation des différences, d’absorption, possible, des conflits. L’autre y est un adversaire et non un vis-à-vis intelligible. Et pour cause, l’impossibilité, pour le plus grand nombre d’entre nous, de dépasser notre singularité civilisationnelle. Nous ne sommes, en réalité, pas loin d’un certain délire ethnocentrique entretenu, entre autres, par Philippe De Villiers. Le sarrasin hier, l’immigré aujourd’hui. Un délit de métèque serait-il en train de se construire sous nos yeux?
L’association, immigration/identité nationale, inocule dans les esprits anxiétés et pressentiments.
Une sorte d’imminence du danger face auquel il faut réagir. L’immigration issue du passé coloniale et esclavagiste est en première ligne car elle déforme le miroir radieux dans lequel on voudrait bien se réfléchir. « La repentance est une forme de haine de soi. ». La phrase est de Nicolas Sarkozy. Elle mêle, indistinctement, l’anti-immigration et l’anti-repentance. Sublimer la nation c’est éviter qu’elle se repente. Telle est la substance du propos. Les discours nationalistes se veulent porteurs de la dignité perdue. Une démarche, également curieuse, dans tous les pays traversés par cette tentation. Le rêve de grandeur ne s’accompagne-t-il pas, en permanence, d’une apologie de l’exception ? Drôle de vision quand l’histoire apostrophe : formater le destin d’une nation, c’est la condamner à l’immobilisme. Une précaution qui n’émeut guère ceux qui constituent le corps de pensée du président de la république. « Qu’est-ce, en effet, que la repentance, sinon une arrogante désaffiliation ? Sous l’apparence de la contrition, le présent s’applaudit de sa supériorité morale sur un passé criminel. » (8). Porter un regard critique sur soi et sur son identité serait une forme de déni, d’abjuration de son être. Ceci, est le verdict des protecteurs de mémoire française. Or, la sentence qui touche cette « désaffiliation » dont on accable les contradicteurs rappelle, un autre, « Je ne me repens pas ». D’Aussaresse (*) celui là.
L’auteur le revendiquerait-il ? Ressentirait-il la fierté altière de ce criminel de la Bataille d’Alger ou se désolidariserait-il de lui, quitte à se désaffilier, à son tour ? Qu’est-ce qui, en définitive, sépare les deux, sinon un infini sens de la raison contre les crimes de l’histoire et les erreurs de la conscience. « Ce qui est nouveau, c’est que chaque immigré veut que l’histoire de France commence avec lui. (…) La différence aujourd’hui c’est que l’histoire n’unifie plus. Pour les Indigènes de la République, l’histoire de France, c’est la leur, un point c’est tout. Et c’est là où tout se noue, notamment le discours sur la repentance qui rend indigne, inacceptable et inhumain le rappel du passé, car le passé, c’est aussi un effet de l’esclavage, la colonisation, Sétif, etc. Il n’y a donc plus comme histoire que ce qu’on apporte avec soi. » (9).
Au-delà de l’aspect discutable de pareilles assertions, l’auteur de ces lignes omet de dire ou feint d’ignorer un « détail », quelque peu, fondamental. L’histoire que porte dans ses valises défraîchies cette immigration décriée et dans ses yeux, sa descendance est, aussi et surtout, l’histoire de France. Elle est celle d’un corps qui, bouge en son sein depuis plusieurs générations. L’identité de la nation ne peut, en faire l’économie. Elle ne peut délaisser sa souffrance lorsque, en dépit, de la douleur ressentie, il vibre à l’unisson du cœur national.
Car qu’est-ce qu’une nation en fin de compte ?
La réponse à cette question ne se risquera pas dans les méandres des définitions multiples pour se contenter de la plus triviale d’entre elles. La plus immédiate et la plus palpable dans les discours autant politiques qu’intellectuels. Une nation est une communauté qui se reconnaît dans une même unité linguistique et historique. Mais une unité globale. Une identité préétablie, continuant une succession harmonieuse, indemne de tout agrégat dégradant, est un non-sens historique. Une ineptie en pousse dans un cerveau intégriste.
« L’identité française est à la fois l’héritage de notre histoire et l’avenir de notre communauté nationale. (…) Notre identité est une réponse à la fois à la mondialisation et aux communautarismes. Lier immigration, intégration et identité n’a rien de honteux. Cacher notre identité à ceux qui souhaitent s’installer en France reviendrait à renier les valeurs qui ont forgé notre histoire (…) L’identité nationale n’est pas un concept, c’est une boussole pour les Français et pour toutes celles et ceux qui aspirent à le devenir. » (10)
La tentative d’explicitation du ministre Brice Hortefeux, n’apporte pas plus de réponses qu’elle ne pose de questions. Elle s’apparente à la possession d’un ectoplasme malléable au gré des ambitions politiques. S’il ne s’agit pas d’un « concept », tout juste, d’une « boussole », la direction, vers laquelle orientent les discours des adeptes du projet, en est autre. Ils suggèrent, au contraire, une forme de clôture. L’héritage ethnoculturel vient s’y confronter au patrimoine républicain. Un système de pensée idéalisant relevant plus de la fantasmagorie que de la réalité historique. Une invite à la rationalisation de la légende. Une adhésion infatuée aux mythes fondateurs de la nation. La menace de délégitimer l’appartenance française d’une bonne partie de notre population. Il est, d’ailleurs, utile d’apporter une attention particulière au rôle dévolu à la langue dans ce nouveau processus de maîtrise de l’immigration. L’obligation d’apprentissage du français – préalable au séjour en France – suscite plus la réserve que l’entrain. La signature, obligatoire, d’un contrat d’accueil et d’intégration pour tous les membres d’une famille désireuse de résider en France, dans leur pays d’origine, en fait un instrument de discrimination là où il est question d’agglomération sociale. La démarche est cohérente et continue. Elle a été baptisée lors de la campagne présidentielle.
Associer, comme l’a fait le candidat Nicolas Sarkozy, le souvenir et le présent de la langue française à Antoine de Rivarol et son discours apologétique est, particulièrement, intriguant. Citer un monarchiste et un anti-républicain pour dire son amour de la langue française ne paraît répondre à aucune finesse politique. Peut-être à d’autres considérations ?
Dans ce rapport, potentiellement conflictuel, on fait jouer à la langue un rôle, éminemment, politique. Elle est un outil de sélection. Pourtant l’unité linguistique de la France est une construction, historiquement, jeune. Elle ne découle d’aucune évidence historique ou continuité naturelle. L’ordonnance royale de Villers-Cotterêts de 1539 imposant l’usage de la langue française dans les actes officiels de justices charrie, excusez le rappel, son lot de détresses. Il n’est, nullement, question ici de remettre en cause le primat du linguistique dans tout processus d’intégration mais d’indexer les fausses évidences là où il y a édification. Un nom, parmi tant d’autres est, à mettre au crédit de la république. Eva Joly, une des juges de France les plus appréciés aujourd’hui, aime à rappeler que, quand ses pieds avaient foulé le sol de ce pays, elle ne savait pas demander son chemin. Aujourd’hui, elle participe à l’écriture de l’histoire judiciaire de la nation.
Pendant qu’une partie de l’opinion, nous dit-on, exulte au passage du président ; qu’une certaine presse chante son action présidentielle comme autant de renaissances – Oh! Pardon de ruptures – « Mohamed » et « Mamadou » s’inquiètent d’une France qui, même colorée, ne les voit plus.
Et quand on demande à ces petits immigrés anonymes, perdus dans les arcanes de l’administration, qu’est-ce que la France pour vous? Ils n’hésitent, ni ne se perdent en conjectures : la république, la liberté, la démocratie, la justice, … Leurs réponses ont la hauteur de leur simplicité. Ils n’ont pas l’indignation ponctuée – « Renversons les statues, déchirons les légendes. Célébrons Trafalgar et Waterloo, et renions Austerlitz » – de Max Gallo accusant les ennemis de la grandeur française dans son pamphlet, Fier d’être français. Ils méconnaissent ces batailles psalmodiées par le fils, d’immigré italien, mais ne sont pas peu fiers de vivre sur la terre de la république.
«Chacun d’entre nous devrait être encouragé à assumer sa propre diversité, à concevoir son identité comme étant la somme de ses diverses appartenances, au lieu de la confondre avec une seule, érigée en appartenance suprême, et en instrument d’exclusion, parfois, en instrument de guerre.»(11) La grandeur d’une nation ne se mesure pas aux parures dont elle se pare mais à la majesté des vérités qui la composent. Elle n’est pas, celle étroite et figée, du petit trou de la lorgnette.
Raouf BOUTBIBA
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Cet article a été publié dans S&F - Savoirs et Fromation N64.
(1) (2) Gérard Noiriel dans Le nationalisme « soft » de Nicols Sarkozy,
Mouvements le 29/03/07
(3) (10) Brice Hortefeux dans Immigration, identité, développement :
trois missions étroitement liées, Le Figaro du 1er juin 2007
(4) Nicolas Sarkozy dans Le Journal du Dimanche du 11 mars 2007
(5) Claude Liauzu dans Ministère de l’hostilité,
Le Monde Diplomatique de juillet 2007
(6) (7) Samuel P. Huntington, Le Choc des civilisations, ED Odile Jacob
(8) Alain Finkielkraut dans un entretien titré Comment peut-on être français, Le Figaro Littéraire, le 15/03/07
(9) Max Gallo ibid.
(*) Voir Torture/Guerre d’Algérie sur
http://raouf.typepad.com/scribouillard/evnements/index.html
(11) Amin Maalouf, Les Identités meurtrières, ED Grasset.